L’athéisme moderne a souvent reproché à la religion
d’avoir inventé Dieu de toutes pièces. Cette invention lui aurait permit
de maintenir l’homme dans une sorte d’obscurantisme. Il serait ainsi
consolé lorsqu’il souffre ou réconforté lorsqu’il ne trouve pas de
réponses à ses questions.
Ce reproche oublie cependant quelque chose
d’essentiel. Dans les religions révélées, ce n’est pas l’homme qui
cherche à atteindre un dieu qu’il crée, mais bien Dieu qui cherche
l’homme. C’est là tout le sens du mot Révélation: Dieu parle à l’homme,
s’approche de lui, essaye de l’apprivoiser. Et cela, depuis qu’il a,
jadis une première fois, parlé à Abraham. Mais ce désir de Dieu de se
dire à l’homme, de rencontrer l’homme s’est très souvent heurté au non
vouloir de l’homme: Quaerens me sedisti lassus, chante le Dies
Irae: à force de me chercher, tu t’es arrêté, fatigué!
C’est de cette folle recherche que Dieu fait de
l’homme malgré ses refus que parle le magnifique psaume 139, en des
termes qui rejoignent certaines attitudes modernes.
Dieu... tu me connais:
Cela signifie: tu sais tout de moi, de ma vie.
Connaître désigne en effet la relation qui unit, au long des jours et
des années, un homme et une femme qui vivent ensemble.
La parole n’est pas encore sur ma langue... que tu la
sais tout entière!
Tu sais ce que je pense avant même que j’aie pu le
formuler!
Mais cette présence, c’est trop. Trop d’étouffements,
trop de contraintes:
Où irai-je loin de ton esprit, où fuirai-je loin de ta
face?
La présence de Dieu est trop étouffante. L’homme se
sent écrasé même s’il fuit dans l’espace ou dans les profondeurs, à
l’est (si je prends les ailes de l’aurore) ou à l’ouest (si je
vais au plus loin de la mer).
Le psalmiste essaye alors de fuir dans les ténèbres.
Et on ne peut s’empêcher de penser à tous ces cheminements de mort que
sont le désespoir, la drogue ou le suicide:
Que me presse la ténèbre, que la nuit soit pour moi
une ceinture!
A ce point, le psalmiste se sait dans une impasse. Il
se rend compte alors que si Dieu l’entoure tellement, c’est parce qu’Il
l’aime:
c’est toi qui m’as tissé au ventre de ma mère...
mon embryon, tes yeux le voyaient!
Il peut alors rendre grâce:
je te rends grâce pour tant de prodiges: merveille que
je suis, merveille que tes oeuvres,
cette omniprésence de Dieu qu’il prenait pour un
enfermement est en fait une porte de liberté. Ce qu’il prenait pour un
étouffement est en fait une respiration: si Dieu donne la vie, c’est
qu’il est la VIE, et laVIE ETERNELLE:
Sonde-moi, ô Dieu, connais mon coeur,
conduis-moi sur le chemin d’éternité.
Bernard Héritier